Du symbolisme

Auteur : Isaac Asimov
Commentaire : Ce texte livre quelques réflexions de Asimov sur le symbolisme, et les différents niveaux de lecture possibles de chaque œuvre, ainsi que les nombreuses (et parfois bien étranges) interprétations qui peuvent en être faites, quoi que puisse en penser l’auteur même de l’œuvre étudiée. Un texte à lire absolument pour tous ceux qui ont encore des cours de français avec étude de texte et qui se demandent toujours si les auteurs ont réellement mis dedans tout ce que les profs arrivent à en sortir.


Pour un enfant, et même pour beaucoup d’adultes, une histoire est une histoire. Le bon gagne, le méchant perd. Le garçon rencontre la fille, la fille plaque le garçon, le garçon gagne le cœur de la fille. On n’en demande pas plus - au début, du moins.
L’ennui, c’est que si l’histoire se borne à ça, on risque de finir par s’ennuyer. Les enfants adorent jouer au morpion, par exemple, mais c’est un jeu tellement limité que la plupart d’entre eux arrêtent d’y jouer au bout d’un moment. De la même façon, les enfants, en grandissant, risquent de cesser de lire des histoires qui ne sont que des histoires.
Et comme les auteurs finissent pas se lasser d’écrire des histoires qui ne sont que des histoires (et qui, de toute façon, lasseraient les lecteurs), il est normal qu’ils cherchent des façons différentes, originales, de raconter des histoires - quand ce ne serait que pour éviter de devenir fou.
Alors ils tentent de trouver des intrigues complètement inédites, ils font des expériences stylistiques, ils recherchent les aventures ambiguës et les épilogues qui n’en sont pas, ils essaient de brouiller la distinction entre le bien et le mal, ou entre le drame et la réalité. Ils peuvent faire beaucoup, beaucoup de choses, en fait, et toutes ces tentatives ont une caractéristique commune : elles ennuient les lecteurs qui en sont encore à réclamer des histoires qui ne sont que des histoires.
Attention, je n’ai rien contre ces lecteurs. D’abord, j’écris encore moi-même des histoires qui ne sont avant tout des histoires, parce que c’est ce que j’aime. Dans mes histoires, il y a un début, un milieu et une fin, c’est généralement le bon qui gagne, et ainsi de suite.
On ne peut pourtant pas en vouloir aux auteurs et aux lecteurs qui demandent autre chose, et ceux (je m’inclus dans le lot, notez bien) qui se méfient des expérimentations et de trucs alambiqués devraient faire un effort pour comprendre ce qui se passe. Il se peut que nous ne le voyions pas toujours très bien, mais nous pouvons au moins en saisir juste assez pour éviter l’explosion de colère irraisonnée.
Les auteurs se livrent souvent au jeu du « symbolisme », qui consiste à écrire une histoire à deux niveaux. En surface, ce n’est qu’une histoire que tout le monde peut lire avec plaisir, même les enfants.
Mais une vérité peut en cacher une autre. Il arrive que les personnages ou les événements représentent (ou symbolisent) d’autres choses plus subtiles. On découvrira donc, sous la surface, des implications plus profondes que les enfants et les adultes non sophistiqués ne verront pas. Mais ceux qui parviendront à distinguer la structure intérieure en retirerons un double plaisir. D’abord, la structure interne est souvent plus intelligente et plus raffinée que celle de la surface, elle exerce plus agréablement l’esprit. Ensuite, comme elle est plus difficile à détecter, au plaisir de la découverte se rajoutera pour le lecteur celui de se sentir intelligent. (vous imaginez aisément la joie que l’auteur aux prises à élaborer ce genre d’architecture symbolique.)
Les deux livres généralement connus sous le nom d’Alice au pays des merveilles fournissent un excellent exemple d’histoires à deux niveaux : en surface, c’est un conte fantastique écrit dans un langage simple, et les enfants en raffolent. Mais certains adultes y découvrent un dédale complexe de jeux de mots, de paradoxes et de plaisanteries pour initiés. (si vous voulez prolonger le plaisir que vous a procuré la lecture du livre, je vous conseille the annotated Alice, de Martin Gardner.)
Prenez maintenant le Seigneur des Anneaux de J.R.R Tolkien. Apparemment, c’est un simple conte narrant une quête dangereuse. Frodon, le petit hobbit, doit arracher un anneau maléfique à un ennemi tout-puissant, puis le détruire - et il réussit, évidemment. A un niveau plus profond, c’est une allégorie du bien et du mal, qui nous mène à accepter la possibilité que le petit et le faible puisse triompher là où le grand et le fort (et également bon) n’y serait peut-être pas arrivé ; que le mal aurait une utilité dans la mesure où il contribue à la victoire du bien, et ainsi de suite.
Mais il y a aussi un troisième niveau de lecture. Qu’est-ce que cet anneau si puissant et en même temps si maléfique ? Pourquoi celui qui le possède est-il possédé à son tour par lui, c’est à dire corrompu et incapable d’y renoncer ? Une telle chose est-elle pure fantaisie, ou a-t-elle une analogie dans la réalité ?
Mon propre sentiment est que l’anneau représente la technologie moderne qui corrompt et détruit la société (du point de vue de Tolkien), et pourtant les sociétés qui l’acquièrent ont beau être conscientes de ses maux, elles ne peuvent pas y renoncer. J’ai relu cinq fois le seigneur des anneaux, et je n’ai pas encore épuisé ma propre lecture symbolique. Je ne suis pas d’accord avec Tolkien, je lui en veux de son attitude, et pourtant je retire un grand plaisir de la complexité, de l’habileté de sa construction.
Je voudrais soulever un argument qui me paraît important à propos du symbolisme.
C’est comme la prose : un auteur peut en faire sans le savoir. Autrement dit, un exégète intelligent peut trouver dans un texte une signification qu’un écrivain jurera n’avoir pas eu l’intention d’y mettre.
Ça m’est personnellement arrivé. Le milieu de mon roman, Les dieux eux-mêmes, se déroule dans une société complexe, trisexuelle, dont on a donné des interprétations psychiatriques et philosophiques que je n’ai pas voulu y mettre (je suis bien placé pour le savoir quand même !), et dans des termes que je ne comprend pas, littéralement. Des études apparemment sérieuses ont tendu à démontrer que mon cycle de la Fondation était d’inspiration rigoureusement Marxiste, à ceci près que je n’ai jamais lu un mot de Marx, ou sur Marx, d’ailleurs, ni à l’époque où j’ai écris ces histoires, ni depuis.
Un jour que je reprochais à quelqu’un d’avoir échaffaudé une signification symbolique de ma nouvelle « Quand les ténèbres viendront » qui n’avait aucun sens à mes yeux, il m’a répondu avec hauteur : « vous croyez peut-être comprendre quelque chose à cette histoire pour la seule raison que c’est vous qui l’avez écrite ? ».
Du coup, lorsque j’avançais dans un article que l’anneau de Tolkien symbolisait la technologie moderne, et qu’un lecteur m’écrivit pour me dire que Tolkien lui-même avait dénié cette explication, je me crus fondé à lui répondre : « ça n’a pas d’importance, L’anneau n’en symbolise pas moins la technologie moderne ».
On arrive parfois à démontrer la présence dans une œuvre d’un symbolisme plus profond que l’auteur ne le voulait - ou qu’il n’en avait lui-même conscience. Je ne crois pas avoir lu un seul ouvrage de vulgarisation sur la relativité qui ne succombe à la tentation de citer Alice aux pays des merveilles parce qu’on y trouve des paradoxes d’une nature indéniablement relativiste. Lewis Caroll ne le savait évidemment pas ; il se trouve simplement qu’il était un génie du paradoxe.
Enfin, il arrive que ce magazine publie des histoires lisibles à plusieurs niveaux, et pas seulement au premier degré, ce qui agace forcément un certain nombre de lecteurs.
Je pense, par exemple, à « statues », la longue nouvelle de Jim Aikin que nous avons publiés dans notre numéro de novembre 1984, et qui a suscité des réactions vives de la part de certains lecteurs. On nous a reproché que ce n’était ni de la science-fiction, ni même de la fantasy, qu’elle n’avait ni queue ni tête, qu’elle était antichrétienne et ainsi de suite.
Je vous accorde que l’histoire prise au premier degré peut comporter des aspects déplaisants. J’ai moi-même tiqué plusieurs fois à sa lecture. Je ne pourrais pas écrire une histoire pareille, et je ne le ferais jamais. Mais je ne suis pas l’arbitre des élégances. Si difficile à avaler que soient certains de ses passages, l’histoire fait l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Elle est écrite avec force et habileté. Même ceux qui ne l’ont pas aimée devraient l’admettre.
Ensuite, c’est bien une nouvelle de fiction. Aikin dit sans ambiguïté vers la fin que personne ne poussait les statues et que leur mouvement apparent n’était pas une illusion. Elles avaient pris parti pour l’héroïne et tentaient de l’aider à sortir de sa vie malheureuse.
Mais ce n’est qu’un aspect des choses. En grattant un peu la surface, on voit que c’est encore une de ces histoires de vieux dieux essayant de sauver une jeune femme des nouveaux. C’est une rébellion contre la moralité rigide, pharisaïque de certains aspects de la tradition judéo-chrétienne, un retour à la plus grande liberté de certains aspects du paganisme. Cette histoire est dans l’esprit de cette puissante citation de A.C. Swinburne, dans son « hymne à Proserpine » : « Tu as conquis, ô pâle galiléenne ; tu as de ton souffle plongé le monde dans la grisaille. »
Vue sous cet angle, l’histoire n’est sûrement pas anti-chrétienne, (les personnages « chrétiens » de l’histoire ne sont pas le reflet de toute la chrétienté), mais elle s’élève contre l’hypocrisie au nom de la religion, chose que personne ne peut défendre, j’imagine, et les chrétiens moins que les autres. Le grand dramaturge français Molière a ferraillé contre le même ennemi dans son Tartuffe, et vous imaginez les ennuis que ça lui a valu.
Mais si vous creusez encore un peu, vous trouverez que l’histoire est aussi une expression de la nostalgie du passé. Elle s’exprime dans le contraste entre le nouveau dieu renfrogné et les vieux dieux anciens amicaux. Dans le seigneur des anneaux, elle est traduite par les contrastes entre la technologie maléfique de Sauron, le seigneur des ténèbres, et la vie pastorale des simples hobbits. (Evidemment, il est toujours plus prudent de faire de l’ennemi une figure satanique plutôt qu’un personnage divin, de sorte que Tolkien n’eut jamais d’ennui.)
On mesure la valeur du symbolisme quand on compare des textes pareils avec The Third Level, le célèbre roman de Jack Finney, où il exprime sa nostalgie du passé par une comparaison directe ente 1950 et 1880. Ça ne laisse rien à découvrir, et à mon avis, c’est pour ça que c’est un roman assez faible.
« statues », au contraire - que cette nouvelle vous plaise ou non -, est une histoire « forte » qui fait valoir un point de vue important avec une grande habileté.

Isaac Asimov

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