Feydahd (Tome2) - Cendres de pierres

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Les pucerons sont unanimes : le jardinier est immortel, car de mémoire de puceron, on n'a jamais vu le jardinier mourir.
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Ar Matorn : l'odyssée
Tyrr - 9385 GS

L’étrave rouge sang du “ Cyris ”, cuirassé-amiral de la Cosmoguarde, s’avançait fière dans l’espace, annonciatrice de la puissance de l’armada qui l’entourait. Le Cyris était un des dix cuirassés de classe Plétor, les plus modernes de la Cosmoguarde. Il avait participé à la bataille de Feyd et s’en était sorti avec les honneurs, plus faiblement endommagé que d’autres. Son Amiral en retirait une grande satisfaction et ses hommes lui étaient aussi fidèles que peuvent l’être des appelés. Peu d’entre eux avaient désertés après le coup d’état pour rejoindre les rang de l’Union et De Choivill lui-même lui faisait confiance. Jurgen Ar Matorn était debout sur sa passerelle, il contemplait l’espace devant lui et songeait aux événements à venir. De Choivill l’avait chargé de localiser des Cetfans, de tester leur potentiel militaire et, si possible, de capturer un de leur navire pour l’étudier.
Ar Matorn n'avait pas eu à jouer à cache cache avec les Cetfans. De Choivill lui avait fourni les coordonnées exactes de leur prochaine attaque, et, s'il avait encore quelques doutes sur la viabilité de l'information dans les jours précédents, désormais le doute n'était plus permis. Tous les systèmes de navigation et de télécommunication hyperspatiaux de la flotte étaient devenus inopérants dès leur rematérialisation dans ce système. Les ingénieurs ne pouvaient fournir d'explications : rien ne semblait endommagé. Seulement les ordinateurs de bords ne trouvaient plus de coordonnées spatio-temporelles. C'est comme s'ils se trouvaient maintenant dans un univers différent. Toutes les planètes et éléments du système solaire correspondaient à leurs cartes, de même que la configuration des étoiles, mais les ordinateurs échouaient à faire leur point fixe. Comme ça. Sans raison.
Ils n'avaient détecté nul signe de présence non-humaine, nul vaisseaux ou appareils inconnus, nulle radiations ou émission énergétique anormale. Tout était normal, hormis le refus de fonctionner de leurs systèmes de navigation hyperspatiaux.
Ar Matorn avait décidé de contacter quand même le chef-lieu de la colonnie minière, mais en communication conventionnelle, le message avait mis plusieurs heures pour atteindre sa cible et la réponse en aurait fait autant, s'il y en avait eu une.
« Ici L'Amiral Ar Matorn de la Cosmoguarde. Sommes en mission de reconnaissance des forces Cetfans. Quelle est votre situation ? »
La question qui restait en suspens était : l'absence de réponse signifiait-elle que la colonie était déjà au main des cetfans ou pas ? Si c'était le cas, ce message les avait-il avertis de sa présence ou pas ?
Le distance était malheureusement encore bien trop grande entre la flotte et les planètes pour réaliser des scanners précis à courte portée et confirmer l'absence de présence hostile. Les scanners longue portée, fonctionnant grâce à des hyperfaiseaux, étaient naturellement eux aussi complètement aveugles. Ar Matorn avait envisagé l'existence d'un brouillage matériel, qu'ils seraient à même de découvrir et de contrer, mais la situation réelle était inédite et particulièrement dangereuse. Il se sentait aveugle, sourd et muet, et pratiquement paralysé. Il avait décidé de jouer la prudence en effectuant un saut très loin du coeur du système, de sorte à se cacher dans le nuage de débris externe qui entoure tout système stellaire. Mais cette mesure de prudence semblait bien s'être transformé en handicap.
Trois jours avaient été nécessaires pour traverser en propulsion conventionnelle les deux-tiers de la distance qui les séparaient de la colonie. Tout l'état-major attendait maintenant avec une certaine anxiété les rapports de reconnaissance.
_ Amiral, l'analyse est terminé. Il semble qu'il y ai des ennemis sur les lieux. Nous avons détecté un navire de grande taille de type et nature inconnue. Il est un peu plus gros que le Cyris, nous l'avons inséré dans la matrice comme étant un « cuirassé ». Il est accompagné d'une dizaine de vaisseaux plus petits, que nous avons inséré comme « destroyers ». Tous ces engins sont indubitablement d'origine artificielle, sont autopropulsés, mais ne sont pas équipés de champs de stase. Nous captons également une émission électromagnétique à large spectre, oscillante, bizarre. Nous ne savons pas s'il s'agit d'un système de communication, de détection, ou seulement un sous-produit de leur système de propulsion. Les echotraducts n'arrivent pas à interpréter ces signaux.
Ar Matorn avait enfin une estimation des forces ennemies. L'image tri-D des navires détectés se matérialisa sur l'holocom de la passerelle. Il n'avait jamais vu d'engins de ce genre. Un navire de ligne de grande taille, peut-être comparable à un cuirassé, et une dizaine de vaisseaux plus petits. Il ne pouvait avoir aucune certitude sur le fait que ce soit bien des vaisseaux Cetfans. Pourtant Ar Matorn en avait l’intuition. Il ne pensait pas que leur armement soit considérablement plus puissant que le sien. C’était un peu un pari... mais l’Amiral se rassura lui-même : il avait rarement perdu ce genre de pari. Un de ses officiers mit fin à ses réflexions :
_ Amiral, nos adversaires ont détecté notre arrivée, il y a de nombreux mouvements entre les navires et la planète. De nombreux appareils de petite taille sont en train de se regrouper sur une trajectoire d’interception de notre flotte.
_ Affichez-moi sur l’holocom l’allure de ces vaisseaux.
Une image assez fine en volume se matérialisa devant eux, l’ordinateur de bord avait colorié le tout de différentes couleurs en fonction du rôle probable de la partie concernée. Ar Matorn demanda à son officier navigateur
_ Combien de temps avant l'interception ?
_ A leur vitesse actuelle, il faudra plus d'une journée pour qu'il nous atteigne. Ils ont l'air d'être partis d'un peu loin ...?
Ar Matorn se tourna vers l'officier mécanicien :
_ A votre avis que sont ces engins ?
_ Je pense que ce sont des chasseurs, Amiral. Ils ont décollés des navires ou de la planète et se se trouvaient pas dans l'espace quand nous sommes arrivés. Ce sont donc des engins à faible portée. Pourtant ils sont presque aussi gros que nos dévastateurs, peut-être y a-t-il plusieurs pilotes. Difficile de juger de leur manoeuvrabilité ou de leur puissance de feu pour le moment.
_ Peut-être aussi les Cetfans sont-ils tout simplement beaucoup plus grands que nous.
La remarque venait d’une des rares femmes du bord, l’officier médical, qui avait croisé ses bras et les regardait d'un air sévère. Ar Matorn lui jeta un coup d'oeil puis se retourna vers la projection :
_ Mmm... Certes. Préparez trois escadrilles de TKS-Intercepteurs, et mettez en alerte les chasseurs lourds et tous nos dévastateurs. Dès que nous aurons évalué leurs performances nous verrons si nos chasseurs peuvent s’en débrouiller seuls. Je veux que les chasseurs atmosphériques soient gardés en réserve.
Il se tourna vers les commandants de vaisseaux pendant qu’on exécutait ses ordres :
_ Je veux deux destroyers avec deux avisos chacun pour me fouiller le reste de ce système. Et soyez efficace, nous ne pouvons pas nous permettre de nous faire surprendre tant que notre route de repli est coupée.
Et pour s’assurer qu’ils avaient bien compris l’importance de leur mission il rajouta :
_ Et gardez tous à l’esprit qu’avant ce jour personne n’a jamais survécu à une bataille contre les choses qui nous foncent dessus.
Une communication holocom anima la passerelle, l’Amiral de l’“ Avon ”, le second cuirassé de la flotte, d’un modèle plus ancien, apparu :
_ Amiral, les chasseurs ennemis continuent leur regroupement et nous foncent dessus “ tête baissée ” si l’on peut dire. Je suggère la prudence : brisons cette première attaque sur nos boucliers avant d’engager les bâtiments lourds ennemis.
Mais Ar Matron n’était pas du même avis :
_ N’oubliez pas que eux savent déjà à quoi s’en tenir sur nous, ils ont l’avantage. Et si ils sont en confiance c’est qu’il y a peut-être de quoi. Nos cuirassés ne sont pas efficaces contre des chasseurs, et il est inutile de perdre notre temps. Nous allons attaquer directement le mastodonte ennemi. Calez votre ordinateur central sur les directives de la manoeuvre. Nous avons perdu l'effet de surprise, je tiens au moins à garder l'initiative. Si le cuirassé ennemi ne bouge pas, cela ne peut avoir que deux significations : soit ils sont sûr de nous détruire seulement avec leurs chasseurs, soit ils se savent en infériorité. Nous maintiendrons donc le cap sur eux à notre vitesse maximale. Ar Matorn Terminé.
Il se tourna finalement vers la console du serveur central de sa flotte pour avoir les estimations de la bataille, mais la voix artificielle lui répondit sans émotions :
_ Données insuffisantes sur les forces en présence. Attention ! L’issue de la bataille est incertaine.

Toutes les certitudes avaient volées en éclats. Trois jours de combats acharnés avaient embrasé l’espace et pourtant nul ne s’avançait plus à prédire quoi que ce soit. Les Cetfans, car c’était bien eux le doute n’était plus possible, avaient des techniques de combats fondamentalement différentes de tout ce à quoi Ar Matorn avait pu s’attendre. La vue par la grande verrière de la passerelle du Cyris résumait les trois jours précédents : épaves, explosions, jets de gaz... Les chasseurs Cetfans continuaient inlassablement leur assaut forcené contre le Cyris, comme une nuée d’abeille excités essayant de planter leur dard. Sans cesse ils s’élançaient et sans cesse le champ de stase du cuirassé les repoussait comme de simple goutte d’eau. Les appareils Cetfans n’avaient pas de boucliers. Pourtant leur blindage était d’une robustesse stupéfiante et mêmes les lasers lourds des TKS-L et des dévastateurs ne leurs infligeaient que de ridicules éraflures. Les chasseurs Cetfans n’étaient pas très maniables, mais leurs armes n’en étaient pas handicapées pour autant : chaque appareil de la Cosmoguarde qui en approchait un de trop près, sous n’importe quel angle, finissait carbonisé par un feu nourrit qui sortait du chasseurs comme se dressent les épines d’un porc-épic. Les premières escadrilles d’intercepteurs envoyés par Ar Matorn avaient été décimés, a peine avaient-elle eu le temps de tirer quelques salves inefficaces qu’elles furent réduites en poussière. Les chasseurs Cetfans avaient très rapidement atteint la flotte de la Cosmoguarde, et les officiers d’Ar Matorn avaient à ce moment cru leur sort joué. Mais alors que les armes des Cetfans transformaient ses intercepteurs en confettis, ils ne les utilisaient pas contre les champs de stases des navires de ligne. On aurait dit qu’ils ne percevaient pas le bouclier, ils s’y heurtaient et étaient repoussés au loin... d’où ils reprenaient leur élan pour se jeter dessus de nouveau dans leur folle ruée, fonçants et rebondissants...
Ar Matorn avait perdu plus de la moitié de ses chasseurs, tous types confondu, alors que peu de chasseurs ennemis étaient détruits. Seuls continuaient vaillamment la lutte les puissants dévastateurs, qui semblaient tenir tête à leurs adversaires dans un ultime baroud d’honneur. Ar Matorn leur avait depuis longtemps autorisé le tir des charge nucléaires, mais les Cetfans restaient en masse juste autour des navires de ligne et rares étaient ceux qui s’éloignaient assez pour que le tir soit possible. Les missiles nucléaires ne devaient à aucun prix affaiblir les champs de stases des vaisseaux en explosant trop près d’eux. Il n’était pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour deviner ce qui se passerait si le champ était abaissé : une nuée de chasseurs s’abattraient sur sa coque pour la perforer de leur dard. Et l’image ne devait pas être très loin de la réalité à voir tous ces moustiques dont l’unique but semblait être d’atteindre la coque.
De plus les missiles étaient pratiquement inutiles contre les chasseurs ennemis, car ils étaient la plupart du temps détruit de la même manière que les intercepteurs. Les batteries de canons suffisamment lourdes pour traverser le blindage Cetfan, quant à elles, ne pouvaient suivre la vitesse des petits astronefs. La bataille semblait au point mort, répétitive comme un ordinateur bloqué en boucle, aucun camp n'arrivant à pénétrer les défenses de l'autre. La flotte d’Ar Matorn continuait son avance vers les nefs ennemies qui restaient statiques en retrait, toujours en orbite autour de la planète. L’officier artilleur se retourna vers la passerelle et lança à Ar Matorn :
- Amiral, le cuirassé ennemi est à porté de tir !
L’Amiral se retourna vers lui avec une lueur sauvage dans les yeux :
- Alors feu à volonté... Concentrez toutes les batteries sur ce monstre et faites feu !

Toute la superstructure du Cyris vibrait en cadence, non pas du ballet frénétique des chasseurs cetfans, mais du tir de ses puissantes bouches à feu. Quelques fois un chasseur cetfan qui était sur la trajectoire des tirs se trouvait pulvérisé et explosait comme une étoile filante. Au loin le cuirassé Cetfan accusait les coups sans broncher et ne faisait toujours aucun signe de vie alors que la Cosmoguarde se rapprochait de plus en plus. Et c’était au tour de la Cosmoguarde d’avoir l’impression d’assaillir le mastodonte avec des pistolets à eau... Alors que les deux cuirassés et les trois croiseurs qui les accompagnaient arrivaient à une distance optimale, leur pilonnage cessa quelques instants, mais c’était inspirer pour mieux crier... Et leurs canons lâchèrent une terrible salve coordonnée de toute la flotte sur la partie centrale du mastodonte Cetfan. Sa carapace accusa cette fois le coup et l’absorba d’abord sans que rien ne se passe, puis la surface lisse extérieure se gondola et de grandes cloques apparurent à l’endroit de l’impact avant de finalement exploser dans un nuage de fumée et de flammes éphémères. Mais la Cosmoguarde n’eut pas le temps de crier victoire pour autant car les dommages ne touchaient qu’une petite zone et le coup semblait avoir réveillé un monstre furieux. Des éclairs comme électrique parcoururent par instant l’immense nef et de nombreuses tuyères reparties sur sa surface s’allumèrent soudainement en crachant une blanche énergie. L’énorme astronef s’ébranlait, sa surface et sa forme même semblaient se modifier et se dilater comme un ogre qui s’étire pour chasser le sommeil.
Et tout l’avant du mastodonte, juste au devant de la blessure infligée par Ar Matorn, s’écarta et prit un des croiseurs pour cible. L’énorme nef se déplaça avec une agilité et une vitesse que ne laissait pas supposer sa taille et se ramassa devant sa proie avant que les humains de la Cosmoguarde ne sortent de leur stupeur. Les deux bras qui s’étaient écarté du corps du mastodonte s’abattirent sans pitié sur le croiseur et traversèrent son champ se stase, ralentis, mais non stoppés, et se fichèrent profondément dans le blindage du vaisseau, se jouant de son épaisseur comme d’une feuille de papier d’aluminium. Déjà blessé à mort le croiseur perdait son air et son équipage par les trous et les fissures autour des deux bras qui le maintenaient à leur merci. Et les moustiques de métal qui cherchaient toujours à le traverser se ruèrent dans la brèche pour se coller à la coque, et s’y agripper tel une sangsue. Et en vérité sangsues ils étaient bien car aussitôt agrippé tout l’arrière de l’appareil basculait en perforant la paroi comme du papier mâché pour libérer son pilote dans les coursives intérieures.
Mais le cauchemar n’était pas terminé et il s’acheva sur la vision irréelle du titan de métal qui se roula autour de ses deux bras en tirant le reste de la nef, l'amenant à s'écraser sur sa proue, puis traversa complètement ce qui restait du croiseur. Le navire se disloqua devant l’équipage médusé du Cyris ne parvenant pas à croire à une telle attaque. Le navire Cetfan semblait ne pas se préoccuper des chasseurs qui se pressaient encore nombreux autour des deux navires entrelacés pour se fixer à la coque et investir le croiseur humain, et changea encore sa configuration externe ce qui acheva de disperser les morceaux de croiseur vaincu qui explosa finalement dans un éclat fantastique, noyant dans la lumière tout l’espace de la bataille.

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